Société civile africaine: cheval de Troie des forces impérialistes?

25 mar 2015
Société civile africaine: cheval de Troie des forces impérialistes?

Dans le livre de Valérie Lecasble et Airy Routier, Forages en eau profonde, publié chez Grasset en 1998, Loïk Le Floch-Prigent, ancien PDG d’Elf, explique à la page 119 que la guerre du pétrole en Afrique se gagne « avec de l’argent liquide à la clef ». Au rang des bénéficiaires, figurent bien certains activistes de la société civile qui sont sensés défendre les intérêts locaux. Ainsi, en décembre 2014, les autorités kényanes ont décidé de la fermeture d’environ 500 ONGs, parmi lesquelles 15 associations accusées de financer le terrorisme.

Dans la foulée, les militants des droits de l’homme sont devenus la cible de beaucoup de médias politisés et gouvernements liberticides qui profitent de l’air du temps pour instrumentaliser le patriotisme afin de s’accrocher au pouvoir. Cette situation crée une confusion totale. De quoi est-il question et que faut-il faire ?

Bons grains, mauvais grains
La société civile africaine est faite de bons grains et de mauvais grains. Pire, elle est politisée et/ou infiltrée à la fois par des prédateurs internes et externes. Faute de clarté, toutes les ONGs se retrouvent de plus en plus accusées d’être des couvertures (organisations satellites) pour le financement étranger de la déstabilisation des États africains pourtant souverains. L’opinion hostile dénonce une nouvelle stratégie d’ingérence internationale dans les affaires internes des États africains.

Les témoignages des anciens acteurs de la Françafrique ou de la CIA n’aident pas. Par exemple, dans l’affaire Elf, le manitou Alfred Sirven avait « un budget pour acheter le calme social » qui lui permettait de « subventionner » indifféremment les associations, les syndicats et les partis politiques en Afrique avec des missions inavouées. Aussi, dans l’Angolagate, les coopératives et établissements de microcrédits, pourtant pertinents pour le développement local, ont servi aux trafics et blanchissements de l’argent des ventes d’armes pendant une guerre de 27 ans qui a causé plus de 200 000 morts. C’est ainsi que Jacques Attali, un mis en cause, s’était vu confier une mission sur le microcrédit en Angola contre paiement de 200 000 dollars par le trafiquant d’armes Pierre Falcone.

Par conséquent, dans la psychose des révolutions démocratiques sur le continent, la réception des financements étrangers est synonyme de collusion avec les services de renseignement étrangers dont la CIA. Dans sa politique expansionniste, les États-Unis sont accusés d’opérer à travers ses agences et ONGs comme USAID, NDI, Freedom House, etc. L’actualité des guerres expansionnistes de l’Occident au Moyen-Orient ou en Libye n’aide pas ces organisations qui ont pris des positions impériales aujourd’hui discutables.

D’autres organisations comme Human Right Watch, Amnesty International, International Crisis Group, etc., sont accusées de développer « l’idéologie des droits de l’homme » et la « philanthropie hégémonique » qui seraient en fait la prolongation de la « mission civilisatrice » de l’Occident. Cette « élite des droits de l’homme » est accusée de conflits d’intérêts et de collusion avec des hommes d’affaires et financiers comme Georges Soro ou Maurice Bidermann qui sont cités dans plusieurs affaires discutables en Afrique.

Certaines de ces ONGs et chancelleries occidentales sont accusées d’abuser de la valise diplomatique pour convoyer les armes jusqu’au front. Par exemple, dans l’affaire Boko Haram au Nigéria et au Cameroun, l’opinion n’explique toujours pas comment des islamistes apparemment incultes sont en possession des armements lourds, des techniques et des technologiques de pointe qui leur permettent de résister aux armées régulières. Cela crée donc la montée d’un sentiment de méfiance à l’égard de tout soutien occidental.

Pour la reddition des comptes et la transparence
L’instrumentalisation politique de certaines ONGs ne suffit pas pour dénaturer le rôle de la société civile dans le développement. Le problème est moins le travail des ONGs que la propagation de la prédation qui profite de l’absence de la reddition des comptes et de la transparence. Pour discerner les mauvais grains, il convient d’exiger la publication des comptes plutôt que de s’attaquer aux sources de financement qui sont salutaires en temps de précarité.

En effet, le financement étranger ne tombe pas qu’entre les mains des prédateurs. Par exemple, il a permis à beaucoup de think thanks de participer activement à l’éveil des consciences et au renforcement des capacités des Africains. Par conséquent, le contrôle vertical du peuple sur la gestion publique s’est renforcé, ce qui pousse le clan des profiteurs de la gestion patrimoniale à s’activer. Cette lutte contre l’ignorance ne peut être que salutaire dans un monde où la jouissance des bienfaits de la démocratie repose sur la capacité d’en comprendre les enjeux ainsi que les intérêts et forces en présence.

D’ailleurs, le financement direct des ONGs sur le terrain a fait suite à l’échec du financement par l’intermédiaire des gouvernements corrompus. Les dons n’arrivaient presque jamais aux bénéficiaires finaux à cause de l’existence des réseaux de corruption et de détournement des deniers publics. Si l’on veut éviter « l’ingérence » des donateurs dans les affaires intérieures des pays ou encore éviter une dérive politique des « exigences de gratitude des bénéficiaires envers leurs donateurs », alors il convient d’améliorer la gouvernance au lieu de vouloir instrumentaliser le patriotisme pour servir de couverture à la gestion patrimoniale.

De nos jours, l’espace public est de plus en plus ouvert et il serait contreproductif qu’au moment où d’autres gouvernements du monde entier s’activent pour trouver des investissements et financements étrangers nécessaires à leurs économies, les Africains s’enferment dans la peur et le rejet de l’autre en marge de tout raisonnement économique. Dans cette partie du monde où la sagesse populaire dit que « l’argent n’a pas de couleur », il convient de contrôler l’usage fait des financements étrangers (compte-bilan) au lieu de s’acharner idéologiquement sur sa provenance.

Somme toute, nous disons qu’un système de transparence et de bonne gouvernance doit être établi sur le financement étranger des ONGs afin d’en tirer pleinement profit en évitant les velléités de prédation qui existent pourtant.

Par Louis-Marie KAKDEU, PhD & MPA
Article publié en collaboration avec Libre Afrique

http://www.libreafrique.org

← Mines et énergies : le Semica se déporte au SIAO avec de grandes innovations Autonomisation économique des femmes au Burkina Faso : les actions du Gouvernement pour booster entreprenariat féminin →

airb01

×