
On n’a pas attendu les lendemains de l’élection présidentielle pour en découdre sur les bords du fleuve Sénégal. Avant le coup de starter de la compétition, la société et la classe politique sénégalaises sont plus que divisées sur les tenants de cette cruciale élection. Une crise préélectorale, qui ne fait que noircir davantage les gros nuages d’inquiétudes qui s’amoncellent depuis un certain temps dans le ciel du «pays de la Téranga»…
Ainsi qu’on le redoutait, l’arrêt, vendredi dernier, dans la soirée, du Conseil constitutionnel sur les tickets validés pour prendre effectivement place dans les starting-blocks de l’élection présidentielle du 26 février prochain, a donné lieu à des scènes de violences à Dakar. Des émeutes qui ont embrasé la capitale sénégalaise notamment, faisant un mort - un policier tué dans les affrontements - suite à la validation, par l’auguste conseil, de la candidature de Me Abdoulaye Wade, président sortant. Le Sénégal s’apprête donc à vivre un mois de pleine effervescence politique, de rudes débats institutionnels et d’intempestives manifestations à l’issue insoupçonnée. En tout cas, le chemin qui mène vers la tenue effective du prochain scrutin présidentiel est parsemé d’embûches, génère déjà beaucoup d’inquiétudes et nourrit maintes incertitudes.
Point nodal de cette tempête électorale inouïe, la (re)mise en piste du président Abdoulaye Wade, dont la candidature est jugée, depuis plusieurs mois, «illégale» et «anticonstitutionnelle» par une frange importante de la classe politique et de la société civile sénégalaise. Le débat s’est ainsi focalisé, au fil des semaines, sur ce que les uns considèrent comme une candidature de trop, inappropriée et contraire au bon sens, tandis que les autres continuent de la défendre bec et ongles, avec forces arguments juridiques. Dans ce combat entre le droit et le droit, où d’éminents professeurs de droit et des constitutionnalistes réputés n’ont pas réussi à trouver le… droit chemin, l’instance suprême de validation des candidatures vient d’apporter son interprétation, jusque-là attendue avec ferveur comme une délivrance. Une délivrance par césarienne pour bon nombre de citoyens.
En effet, si l’on comprend bien la décision du Conseil constitutionnel sénégalais, on est donc fondé à croire que les compteurs de nos têtes couronnées doivent systématiquement être remis à zéro dès lors que survient une modification de la Constitution sous leur règne. Car, dans le fond, c’est bien de cela qu’il s’agit. En somme, le premier septennat assumé à la tête de l’Etat par le président Wade à partir de 2000 est purement et simplement passé par pertes et profits, une nouvelle Constitution, adoptée entretemps, ayant servi de sous-bassement à sa réélection, en 2007, pour un quinquennat, durée du nouveau mandat présidentiel. On aura donc certainement fort à faire pour compter les douze années de pouvoir du président du Sopi (changement) sous l’emprise de la Constitution qui régit actuellement le Sénégal. Et c’est dommage!
Du reste, c’est par ce genre de tour de passe-passe que nos Constitutions sont allègrement piétinées, charcutées, dévoyées… laissant, parfois, libre cours à des interprétations diverses par les forts du moment. Et pour assouvir des desseins purement personnels de longévité au pouvoir! Car, faut-il le rappeler, le cas sénégalais n’est pas inédit. Cela s’est déjà vu sur le continent, et l’on peut légitimement s’inquiéter chaque fois, toutes les fois que l’on évoque, dans nos capitales, cet argument de la nécessité du toilettage de la Loi fondamentale. Il faut en effet rester vigilant pour déceler les intentions cachées derrière la bonne foi autoproclamée, qui pourrait receler une malsaine volonté conduisant, de manière juridiquement imparable, à faire sauter, le moment venu, le verrou de la limitation des mandats.
Au-delà de la question de la révisionnite sur fond de «tazartché» (continuité, cas du Niger avec Mamadou Tandja) qui s’est emparée de nos pays, les hauts conseillers sénégalais ont peut-être loupé une formidable occasion d’entrer dans l’histoire. En rejetant, au surplus, la candidature du très populaire Youssou Ndour, qui aurait pu, malgré tout ce qu’on en pense, donner un certain piment à la campagne, l’arrêt du Conseil constitutionnel ouvre un nouveau cycle de perturbations sociales dans ce pays, hier encore baromètre absolu de la démocratie et de la libre expression sur le continent… Divisés sur les tenants de la prochaine élection, les Sénégalais sont d’ores et déjà et plus que jamais à couteaux tirés sur ses aboutissants. Serait-ce qu’on nous prépare déjà une nouvelle crise postélectorale plus inextricable encore?
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