La tension est montée d’un cran ce lundi à Cotonou, à quelques jours du premier tour de l’élection présidentielle. En effet, la police a dû faire usage de gaz lacrymogène pour disperser une immense foule de manifestants qui protestaient contre la validation d’un «fichier électoral incomplet», objet de toutes les inquiétudes depuis un certain temps. Selon les partis politiques de l’opposition, plus d’un million de Béninois seront ainsi privés de leur droit de vote, le 6 mars prochain, en raison d’une Liste électorale permanente informatisée (Lépi) largement critiquée.
Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’à environ deux semaines de cette élection présidentielle majeure, la cinquième que connaîtra le Bénin, 21 ans après l’historique conférence nationale des forces vices, la situation sociopolitique n’aura jamais été aussi tendue. Une situation tellement préoccupante que les appels au calme et à la retenue se multiplient, de même que les cultes à la paix. Dimanche dernier, l’archevêque de Cotonou a ainsi dit une messe à l’intention des candidats et des principaux acteurs de l’élection afin qu’ils privilégient la paix en toutes circonstances. Moment fort et émouvant de cette célébration, des jeunes de 21 ans ont déroulé une banderole pour délivrer à ces messieurs, leur message de tolérance et de préservation de la démocratie au «pays du vaudou». Preuve, s’il en est encore, que les peurs n’arrêtent pas de grandir dans l’évolution de ce processus électoral qui nourrit bien des inquiétudes.
Le fait est qu’on ne peut raisonnablement pas soustraire le processus électoral béninois de l’environnement sociopolitique général qui caractérise l’Afrique d’aujourd’hui. En le questionnant, cet environnement ne nous renvoie, côté pile, que la pâle et terrible image d’élections tronquées et/ou contestées, avec les crises larvées que l’on sait et qui attendent toujours, comme en Côte d’Ivoire, d’être soldées. Et comment ne pas se rappeler, côté face, alors que la Libye et bon nombre de pays du monde arabe sont désormais dans cette implacable tourmente, la bourrasque maghrébine qui a déjà fait tomber deux leaders d’Afrique du Nord sur son passage, emportés par la détermination des peuples à tourner la page de la dictature, et à crier au monde leur soif de liberté et de démocratie, leur faim de justice sociale!
Incontestablement, le monde est sens dessus-dessous et la moindre étincelle peut provoquer un incendie insoupçonné. Qui a déjà oublié comment est partie cette résistance active, cette… révolution, juste après que le jeune Mohamed Bouazizi ait décidé, là-bas à Sidi Bouzid, comme dans un ultime acte de dignité, de s’immoler par le feu? Depuis, Le Caire, Manama, Benghazi… ont donné la preuve que «Sidi Bouzid», ce n’est pas seulement les autres! Aussi, au moment où le continent vit ces graves moments, les acteurs sociopolitiques doivent-ils assurément prendre, partout, la mesure de leurs responsabilités, de toutes leurs responsabilités, pour aborder au mieux les rendez-vous électoraux, du reste nombreux cette année. La gestion correcte et satisfaisante de ces processus délicats, qui interviennent pendant que tonne la chronique annoncée de possibles «émeutes de la faim», doit être une préoccupation de tous les instants.
Alors que des protestations s’élèvent déjà contre les résultats du scrutin présidentiel de vendredi dernier en Ouganda, et que la République centrafricaine n’a pas encore véritablement réglé ses démêlés postélectoraux, ne voilà-t-il pas que le Bénin, pays jusque-là connu pour son «exception démocratique» et ses élections sans heurts, s’engage dans les sentiers tortueux de la contestation avant même la compétition? En appelant les candidats, les syndicats et tous les acteurs impliqués dans la gestion du processus électoral béninois, véritablement en panne, à s’asseoir autour d’une table pour dégager, dans un ultime sursaut, une voie consensuelle de sauvegarde, l’archevêque de Cotonou actionne sans doute l’un des leviers susceptibles de ramener un peu de sérénité dans le débat. Mais sera-t-il seulement entendu? La raison aura-t-elle… raison des enjeux politiques et électoralistes?
Rien n’est moins sûr! Les manifestations anti-Lépi et anti-Yayi de ce lundi n’augurent rien de bon. Il faut cependant espérer que le Bénin, ce pays si «étonnant qu’il s’étonne lui-même parfois», selon le mot de l’ancien président Emile Derlin Zinsou, retrouve très vite ses marques, notamment à travers les ingrédients qui ont labellisé «sa» conférence nationale, en février 1990. Tiens, cela fait juste 21 ans. Et les jeunes qui ont soufflé leur 21e bougie cette année n’entendent pas vivre dans un environnement autre que celui où la paix et la démocratie font bon ménage…
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