Comme Sisyphe qui n’en pouvait pas de rouler sa pierre dans un immuable va-et-vient, la Côte d’Ivoire continue de s’illustrer dans l’art du «un pas en avant, deux pas en arrière». Alors qu’on était tout près d’y arriver, l’élection présidentielle, attendue depuis plusieurs années pour fermer définitivement la parenthèse de la guerre, fuit à nouveau, s’installant résolument dans d’incertaines prolongations. On n’avait déjà pas de date pour ce rendez-vous, devenu une arlésienne. Désormais, c’est quasiment tout le processus électoral qu’il faut revisiter et remettre sur les rails. Tout en «revitaminant» l’Accord politique de sortie de crise, signé en grandes pompes médiatiques à Ouagadougou, le 4 mars 2007. Autant dire que la tenue de l’élection présidentielle n’est pas pour demain…
La sortie, le week-end dernier, du président Laurent Gbagbo est venue, pour ainsi dire, congeler un processus déjà fébrile, et finalement grippé par les derniers soubresauts autour de la Commission électorale indépendante (CEI). En décidant de dissoudre, coup sur coup, le gouvernement et la CEI, le chef de l’Etat ivoirien rebat profondément les cartes du jeu politique, comptant ainsi reprendre la main dans le bras de fer qui s’est engagé avec l’opposition. En fait, c’est la bataille pour le contrôle de l’institution chargée d’organiser la cruciale élection présidentielle de sortie de crise qui faisait rage, entre partisans et détracteurs de son président, Robert Beugré Mambé, dans cette abracadabrantesque affaire de fraude sur la liste électorale.
En renvoyant dos à dos le gouvernement et la CEI, et en demandant au Premier ministre, Guillaume Soro, qui échappe au coup de balai présidentiel pour cause de sauvetage de l’Accord politique de Ouagadougou, Laurent Gbagbo veut, sans doute, remettre la balle au centre, tout en gardant le sifflet de l’arbitre à la bouche. Il donne ainsi, en même temps, un sacré coup de boutoir dans la fourmilière sociopolitique et ouvre la boîte de pandore, dans un contexte déjà vicié par moult suspicions et susceptibilités. «Au moment où nous pensions être au bout de nos efforts pour avoir des élections propres, nous constatons qu'en réalité le processus de paix que nous avons patiemment élaboré est pris en otage par des partis politiques à travers leurs représentants au sein des institutions chargées de le mettre en œuvre», diagnostique le président ivoirien, renvoyant la responsabilité des blocages présents et futurs dans le camp de la classe politique, dans son ensemble.
Si l’on écoute bien le discours présidentiel, et en empruntant cette image au football, c’est l’Accord politique de Ouagadougou, quelque peu essoufflé, et que l’on veut «saboter», que l’arbitre Laurent Gbagbo tient à ramener dans le rond central. Non sans avoir, au passage, revendiqué les avancées engrangées sur le chemin de la normalisation, grâce à cet accord, qu’il a inspiré. «Cet accord, signé entre les Forces nouvelles et le président de la République, vient de notre volonté de donner un instrument à la Côte d'Ivoire pour aller à la paix. Il nous a permis de faire des progrès qu'aucun autre instrument ne nous avait donné l'occasion de réaliser. Nous n'avons aucune raison de l'abandonner». On n’abandonne donc rien! Mais, puisque «malgré tous les acquis, le processus de paix est à nouveau en panne», il faut des mesures hardies pour… «lever tous les obstacles à sa mise en œuvre», afin de «lever toute hypothèque sur le processus de paix et permettre à la Côte d'Ivoire d'aller, en toute confiance, à des élections propres».
Seul hic, l’opposition ne l’entend pas de cette oreille, dénonce un «coup d’Etat» et appelle à la «désobéissance civile». Dans cette arène de tous les possibles, l’impossible n’est déjà plus loin, à nouveau, en Côte d’Ivoire. Et l’on peut se questionner gravement sur les lendemains que réserve la douche présidentielle aux institutions et aux écuries politiques ivoiriennes. S’achemine-t-on, selon le vœu du chef de l’Etat ivoirien –«Un gouvernement de sortie de crise, au service des Ivoiriens et non aux ordres des partis politiques», qui conduira, «sous l'autorité du président de la République et du Premier ministre, les dernières actions nécessaires pour sortir la Côte d'Ivoire définitivement de la crise»- vers une mise à la trappe des états-majors des partis politiques?
C’est si triste, dans ce douloureux blues ivoirien, de se dire que finalement, on aura fait tout ça pour ça! Il faut cependant espérer que, d’un côté comme de l’autre, la raison, la sagesse et le réalisme l’emportent sur tout le reste…
Â