Aujourd'hui,

EDITORIAL

Comme un piège sans fin qui fait bégayer sans cesse l’histoire violente de ce pays autrefois havre de paix, la Côte d’Ivoire est secouée, depuis quelque temps, par des mutineries à tout-va. Tel Sisyphe roulant indéfiniment sa pierre de damné, la Côte d’Ivoire semble danser indéfiniment au rythme macabre des mutineries tous azimuts…

Depuis vendredi dernier en effet, une nouvelle mutinerie maintient Bouaké, la deuxième ville du pays, sous coupe réglée. Une femme et cinq hommes ont ainsi été atteints par des tirs ce dimanche 14 mai. Exaspérées, les populations ont bien protesté contre cette énième sortie de soldats qui «réclament le versement de primes promises par le gouvernement après la mutinerie de janvier», mais rien n’y fait. Elles ont été prises à partie par les mutins qui continuent de faire peser leur blocus sur la ville. Et il n’y a pas qu’à Bouaké que ces soldats font régner la terreur, exposant les populations à leurs balles assassines. On évoque les mêmes scènes à Korhogo et à Tiébissou.

Face à cette situation, les autorités militaires de Côte d’Ivoire choisissent la fermeté. «Tout militaire se livrant à des actes répréhensibles s’expose à des sanctions disciplinaires sévères telles que prévues par le règlement», a notamment menacé le général Touré Sékou, chef d’état-major des armées. Mais les biceps du patron des armées n’ont nullement émus les soldats mutins qui crient à la trahison. Pas plus que son «appel au calme», qui semble avoir fait pschitt jusque-là. Fermeté pour fermeté, les manifestants, ex-rebelles intégrés dans l’armée n’en démordent pas. «Le président nous avait promis l’argent et maintenant, il nous dit que c’est impossible. Ça ne se passera pas comme ça!», tonnent-ils.

Pour l’heure, tout est dans ce «ça ne se passera pas comme ça!», qui fait craindre une escalade de violences généralisées dans le pays. D’autant qu’en face, de guerre lasse d’avancer à reculons sur ce dossier qui empoisonne la vie de la nation depuis le début de l’année, le pouvoir ne semble pas enclin à céder aux revendications pécuniaires de ces soldats en rupture de ban avec la discipline de leur corps. L’état-major miserait ainsi sur une «opération militaire» pour circonscrire le mal renouvelant son appel aux… «soldats indisciplinés» afin qu’ils déposent les armes.

La grande question qui se pose donc actuellement est de savoir comment s’écrira l’épisode de ce nouveau coup de sang des ex-rebelles, et surtout l’attitude qu’adopteront le pouvoir et la hiérarchie militaire pour sortir la Côte d’Ivoire de ce guêpier. Céder et s’exposer encore et toujours au chantage ininterrompu de ces hommes qui semblent déterminés à obtenir gain de cause au bout de la kalachnikov? Ou engager une épreuve de force à plusieurs inconnues qui risque d’embraser à nouveau ce pays encore si fragile, qui ne s’est toujours pas guéri des stigmates des guerres passées.

On comprend donc aisément que la chose la mieux partagée aujourd’hui au sujet de la Côte d’Ivoire reste de grosses inquiétudes face à cet avis imminent de tempêtes incontrôlables qui ne peuvent rien faire d’autre que de ravager durablement les espérances d’un renouveau et d’une réconciliation toujours problématiques. Il y a lieu que les acteurs, tous les acteurs, mais aussi toutes les personnes ressources capables d’éteindre le brasier qui s’allume à nouveau sous nos yeux, s’investissent dans la recherche rapide de la lumière qui sortira la Côte d’Ivoire de ce tragique mélodrame qui prend en otage de paisibles populations.

Au demeurant, la solution devra venir des Ivoiriens eux-mêmes, qui ont malheureusement fort à faire pour identifier courageusement les séquences de cette dramaturgie, entre promesses non tenues et revendications extravagantes exigées le doigt sur la gâchette, afin de mettre enfin le pays sur les rails de l’apaisement.