Aujourd'hui,

EDITORIAL

Les Français ont décidé de jeter dans l’arène, pour le sprint final vers l’Elysée, Emmanuel Macron du mouvement En marche et Marine Le Pen du Front national. A l’issue du premier tour de l’élection présidentielle qui s’est déroulé ce 23 avril en effet, ces deux personnalités ont confirmé les prédictions des sondages.

C’est à un bouleversement profond du paysage politique national que viennent de souscrire les électeurs français. L’élection présidentielle de cette année, dont le premier tour s’est joué ce 23 avril, était déjà considérée comme l’une des plus, sinon la plus incertaine de la Ve République. Et les marqueurs étaient nombreux: un président sortant qui a dû renoncer à briguer un second mandat; des ténors défaits lors des primaires à droite et à gauche; des affaires venues dynamiter, notamment pour François Fillon, le candidat Les Républicains, l’élan des premiers jours; une grande proportion d’indécis…

Aujourd’hui, après des mois de débats, d’offensive médiatique, de stratégie politique, on connaît enfin les deux qualifiés du second tour, parmi lesquels un seul gagnera, au soir du 7 mai prochain, le ticket pour déposer ses valises au palais de l’Elysée, succédant ainsi à François Hollande. Emmanuel Macron ou Marine Le Pen? Au moment où les appels se sont répétés pour barrer la route à la candidate frontiste — arrivée seconde de cette consultation avec 22,22%, selon les dernières estimations diffusées à 01h00 ce matin du 24 avril —, quels enseignements peut-on tirer du scrutin atypique que vient d’offrir la France au monde?

Primo, le taux de participation, l’un des enjeux de la consultation électorale, a finalement été appréciable avec 77,30%. Embrouillés par une offre politique et sociétale aussi bien incomplète qu’insatisfaisante des différents candidats, déçus du comportement de certains appareils politiques et fatigués du traditionnel clivage droite-gauche, les électeurs français ne savaient plus où donner leurs voix. Une indécision qui a prospéré jusque dans les isoloirs, même si au final le piège de l’abstentionnisme a pu être évité. En se manifestant ainsi massivement pour ce scrutin, les Français ont témoigné de leur engouement pour ce rendez-vous à ce moment si crucial de la vie sociopolitique de leur pays.

Deuxio, François Fillon de Les Républicains (20%) et Benoît Hamon du Parti socialiste (6,3%), les deux porte-étendards sortis des tamis des primaires à droite et à gauche, échouent à se hisser dans la dernière ligne droite de la compétition. Même si c’est bien ce qu’ont indiqué les intentions de vote depuis plusieurs mois déjà, l’absence de ces partis traditionnels au second tour de l’élection est historique et catastrophique. Elle indique en effet que ces deux partis politiques arrivent à bout de souffle, ou en tout cas au bout d’un cycle générationnel qui commande leur recomposition. Quel avenir pour ces formations au lendemain de ce scrutin dévastateur, plus encore pour le Parti socialiste que pour Les Républicains?

Tertio, en transformant la surprise du 21 avril 2002 — lorsque Jean-Marie Le Pen, fondateur du Front national, s’est hissé au second tour de cette élection avec 16,86% des voix, devant Lionel Jospin du Parti socialiste qui n’avait récolté que 16,18% — en une évidence électorale ce 23 avril 2017 avec 22,22% des voix, Marine Le Pen, inscrit ce parti hier vomi dans le grand débat politique national. C’est en effet ce que réussit à faire tant bien que mal, depuis plusieurs années maintenant, la fille de son père, dans une vaste entreprise de dédiabolisation de ce parti encore controversé. Mais Marine Le Pen semble avoir atteint son socle électoral, d’une part, tandis qu’une grande majorité de Français ne semble pas encore prête à passer l’histoire, la trajectoire et la posture du Front national par pertes et profits. Au surplus, quoique dépouillée de quelques scories, l’offre politique et sociétale actuelle du parti, qui prône notamment une sortie de l’Europe et de la zone euro, ne rassure guère. Sans compter qu’on peut questionner l’envie des Français à mettre enfin une femme à l’Elysée… A contrario, le Front national n’a jamais été aussi près de son but élyséen. Comme un certain Trump aux Etats-Unis l’année dernière, Marine Le Pen trompera-t-elle les sondages dans deux semaines pour devenir la grande et renversante surprise de ce scrutin imprévisible?

Quarto, le vote des Français de ce 23 avril est à ce point troublant qu’il place en tête de l’élection un jeune homme de 39 ans, complètement inconnu du grand public il y a trois ans et qui n’a lancé son mouvement, En marche, qu’il y a seulement un an, après une démission remarquée du gouvernement. Dans sa démarche de «ni gauche, ni droite» — ou de «et gauche, et droite», c’est selon! — Emmanuel Macron (23,47% des voix) a finalement ratissé large, offrant une sorte d’exutoire pour des Français largués par les errements des deux camps qui monopolisent la vie politique depuis un demi-siècle. Les ralliements en sa faveur au soir du premier tour, ainsi que les annonces à faire barrage au Front national, donc à Marine Le Pen, en font le grand favori de l’étape suivante. Mais il aurait tort de penser que ce second tour est déjà plié. Pour succéder à François Hollande le 8 mai, il lui faudra rassembler davantage et convaincre sur son programme dont des pans entiers restent flous, imprécis et inconséquents.

Au final, au soir de ce premier tour atypique, la France offre au monde un visage contrasté, un paysage politique profondément fracturé et une classe politique complètement… déclassée. Et il n’y aura pas assez des deux semaines qui nous séparent du second tour pour projeter la France de demain, dans un contexte extrêmement difficile marqué par la montée des extrémismes, le péril terroriste, le triomphe des populismes…