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CULTURE

La réalisatrice burkinabè Apolline Woye Traoré n’est plus à présenter. Après une quinzaine d’années d’expérience dans le 7e art, elle incarne la nouvelle génération de femmes cinéaste sur le continent. Son dernier long métrage, «Frontières», a reçu le prix Paul Robeson ainsi que les prix spéciaux de la Cédéao et du Conseil de l’entente lors de la 25e édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou. Dans cet entretien, elle aborde entre autres sa passion pour le cinéma et la thématique féminine évoquée dans la plupart de ses productions.


Fasozine: Quel bilan faites-vous de votre participation à la 25e édition du Fespaco?
Apolline Traoré: La dernière édition du Fespaco (Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou, du 25 février au 4 mars 2017, Ndlr) a été mouvementée. J’en ressors avec de très bon souvenirs et une grande satisfaction, tout simplement parce qu’il y a eu une mobilisation exceptionnelle du public autour de mon film. Nous attendons toujours de faire mieux un peu plus tard. Mais le bilan de ce Fespaco est pour moi un succès à tout point de vue. Lors des trois projections, les salles étaient remplies, les critiques assez bonnes et les encouragements ont été énormes.

Votre film a reçu deux prix spéciaux, celui de la Cédéao et le prix Félix Houphouët-Boigny du Conseil de l’entente, ainsi que le prix Paul Robeson dans le palmarès officiel…
C’est une récompense qui tombe très bien parce qu’au niveau des prix spéciaux, le thème du film a été traité de manière adéquate par rapport à ce que je voulais faire. Les prix spéciaux sont attribués à des films traitant un sujet spécifique. J’ai d’ailleurs entendu beaucoup de critiques par rapport au prix de la Cédéao que j’ai remporté. C’est vrai que la Cédéao a mis de l’argent dans mon film mais ce que les gens ne comprennent pas, c’est que la Cédéao n’est pas le seul producteur du film. Il n’est qu’un parmi dix.

Par ailleurs, je pouvais recevoir le financement de la Cédéao et ne pas traiter le film comme il le fallait. De plus, le jury qui attribue ce prix est indépendant dans sa démarche. Et être également primé par le Conseil de l’entente, organisation qui prône l’intégration régionale, signifie que mon film a atteint son objectif du point de vue thématique.
Au niveau du palmarès officiel, j’ai reçu le prix Paul Robeson. Ce prix est important pour moi parce que Paul Robeson était un écrivain et cinéaste qui se battait pour la liberté d’expression et le combat que menaient les noirs pour leur vision. Dans mon film, vous verrez que les quatre femmes se battent aussi contre l’injustice. Donc me voir attribuer ce prix est très important pour moi.

De «Sous la clarté de la lune», votre premier long métrage, à ce dernier film en passant par «Moi Zaphira», pensez-vous avoir atteint la maturité dans cette catégorie?
Bien sûr! Pour moi, le cinéma est une école et on ne fait qu’apprendre. Aujourd’hui, c’est vrai que Frontières est d’une catégorie supérieure par rapport aux autres mais j’espère qu’avec cette fiction, les portes s’ouvriront pour me permettre de réaliser un long métrage plus ambitieux, plus couteux, plus osé et plus compétitif au niveau international. C’est pour cela qu’on fait un film. On ne fait pas un film pour qu’il reste au Fespaco et au pays mais pour qu’il voyage afin de représenter notre culture au plan international.
Il faut donc qu’on arrive à un point où le niveau technique et le message peuvent tenir la concurrence avec les cinéastes internationaux. C’est mon but à moi. Après avoir prouvé ce dont je suis capable avec ce film, j’espère qu’on me donnera la possibilité d’aller encore un peu plus haut et d’avancer petit à petit.

Dans vos différentes productions, vous abordez chaque fois la condition féminine en lien avec une thématique majeure. Pourquoi cela?
D’abord parce que je suis une femme et me sens beaucoup plus proche de la thématique féminine. Pour autant, cela ne veut pas dire que dans mon prochain film je ne parlerai pas des hommes.
Je prends ce métier comme un apprentissage et je pense que lorsqu’on apprend, il faut rester dans son confort pour pouvoir connaître ses forces et ses faiblesses. Si je suis restée dans ce confort féminin, c’est parce que j’ai une thématique que je veux partager par rapport aux injustices et au courage des femmes. Dans tous mes films, j’évoque sans cesse la femme indépendante et forte quel que soit le contexte: une femme qui se bat pour un lendemain meilleur et pour mettre fin aux stéréotypes de la femme au foyer dont on dit bien souvent qu’elle «ne fait rien». Tout cela parce que j’incarne ce genre de femme qui se bat pour l’indépendance et qui a envie de montrer sa capacité intellectuelle dans un milieu où les hommes sont omniprésents.
C’est ma conviction et cela se ressent dans les histoires que je raconte. Pour Frontières, il était important pour moi de mettre en lumière ces femmes qu’on côtoie tous les jours. La négligence de leur combat fait qu’on ne les voit pas. Si on les voit, soit elles sont au marché en train de vendre ou à la maison en train de faire leur petit commerce.
Du point A au point B, on ne considère même pas ce trajet. Il était donc important pour moi de relater dans ce film les contours de cette immigration et de ce transport transrégional que nous n’évoquons pas assez. En la matière, les personnes les plus touchées ce sont les femmes car elles sont les plus vulnérables.

C’est ce qui justifie que vous abordez la question du viol dans ce film?
La manière avec laquelle j’ai traité le viol est passée presqu’inaperçu chez les copines de la victime. En aucun moment dans le film, je l’ai fait exprès, les trois ne se sont assises pour demander à celle qui a été violée si elle allait bien. Elles ont simplement dit: «Il faut qu’on te ramène chez toi.»
Par rapport à la fin, j’ai entendu aussi certains dire que le film finit violemment parce qu’elle a tiré sur un homme. Pourtant, on ne me parle pas de la violence qu’elle a subie! C’est incroyable pour moi comment l’homme africain perçoit ce côté tabou du viol au niveau de la femme et de l’état psychologique de ces femmes. Généralement, si une femme est violée ou violentée, nous ne faisons que l’extirper de ce milieu sans penser à un suivi psychologique et sans même nous soucier de ce qu’elle vit après avoir quitté ce milieu.

Mais en choisissant de terminer votre film par ce meurtre, n’appelez-vous pas implicitement toutes les femmes violentées à se faire justice elles-mêmes?
Non, c’est d’interpeller la société pour que ces femmes ne soient pas prises et jetées comme cela. C’est pour attirer l’attention sur la conséquence de laisser une femme violée ou violentée dans la nature. On ne sait pas ce qui trotte dans l’état psychologique et la tête d’une femme qui subit des violences. Pour moi, on ne peut pas les laisser sans apport psychologique. Même le fait d’en parler, d’en discuter peut soulager le cœur.

Il y a très peu de femmes au Burkina, et même en Afrique, qui s’intéressent au métier de la réalisation cinématographique. Qu’est-ce qui explique cela?
C’est un milieu extrêmement difficile pour l’homme et la femme. C’est très difficile pour tout le monde. C’est un métier d’art, ce ne sont pas des mathématiques. La seule chose qui vous aide dans ce métier est la passion. Et sans elle, vous ne pourrez rien faire. Tout simplement parce que vous aurez des hauts et des bas et sans cette passion, vous allez baisser les bras.
Maintenant la question je pose par rapport à cette faible représentativité des femmes dans le cinéma est la suivante: Y a-t-il beaucoup de femmes qui sont fortes pour emprunter ce trajet? Hormis cela, je ne pense pas que cela résulte d’un blocage. S’il y a beaucoup de femmes qui ont cette passion, l’engagement et en même temps qui sont prêtes à tomber et à se relever, je pense qu’il y aura désormais beaucoup de femmes dans le milieu cinématographique.

Depuis la création du Fespaco, aucune femme n’a encore décroché l’Etalon d’or. Pensez-vous que ce sera pour bientôt?
Je pense que c’est normal qu’il n’y ait pas de femme lauréate, dans le sens où depuis 50 ans les femmes compétitrices ne dépassent pas une ou deux sur 20. On est vraiment en infériorité numérique. Il est dit généralement que dans la quantité se trouve la qualité. Sur 18 films réalisés par des hommes, on trouve de la qualité mais sur seulement deux films portés par des femmes, cela peut tâtonner. Cependant, je suis persuadée qu’une femme sera couronnée un jour, même si on continue d’être, pendant longtemps encore, deux ou trois femmes dans la compétition.
En tant que réalisatrice, souvent nous devons faire des choix. Soit on veut l’Etalon d’or, soit on veut le public. C’est une très grosse question parce que les films primés Etalon d’or ne sont pas souvent des films populaires et les films populaires ne prennent pas souvent l’Etalon. Alors que faut-il faire?
En ce qui me concerne, depuis que j’ai commencé, j’essaie d’emmener le public vers mon film parce que ce sont eux qui me nourrissent et je n’ai pas peur de le dire. Si je n’ai pas de public, je ne mange pas! Ce sont eux qui achètent le film, payent les places dans les salles de cinéma et apprécient le film devant leur petits écrans. C’est l’engouement qui fait que l’on achète ton film. Maintenant, les trophées, je les considère comme un prestige, la cerise sur le gâteau. Cela vous donne un nom, un prestige.

Y a-t-il eu un moment où Apolline Traoré a regretté d’avoir embrassé une carrière  cinématographique?
Jamais! J’ai toujours voulu faire du cinéma depuis que j’étais toute petite. Et quand j’ai eu mon bac et suis allé aux Etats-Unis pour mes études, j’ai choisi d’embrasser cette carrière mais mon père m’a opposé un non catégorique. Pour lui, le cinéma n’était pas un métier prometteur. Malgré mon obstination, il a refusé de payer mes études. Je me suis battu durant six mois et j’ai refusé d’aller à l’école tant que je ne ferai pas du cinéma.
Comme il ne voulait pas payer et que moi j’ai refusé de faire autre chose, nous avons trouvé un compromis pour que j’obtienne au moins la licence dans un autre domaine avant de faire du cinéma. C’est ce que j’ai fait en m’orientant vers l’hôtellerie pour l’inciter à payer mes études cinématographiques. Voilà comment je me suis battu pour arriver à ce niveau. Donc quelle que soit les difficultés, je n’abandonnerai jamais le cinéma.

© Fasozine N°69, Mai-Juin 2017

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